FOCUS :
LE « DEVELOPPEMENT DURABLE » AVANT L’HEURE

Note de lecture : Les deux visages du Sertão. Stratégies paysannes face aux sécheresses (Nordeste, Brésil), Marianne Cohen et Ghislaine Duqué, IRD Editions, Paris, 2001.

Paris, le Val de Marne, l’Essonne et la Seine-Saint-Denis fêtent l’eau (Festival de l’Oh !) les 21 et 22 mai 2005. Avec un certain sens du paradoxe, c’est l’occasion de s’interroger sur le problème de la sécheresse au Brésil. Publié il y a quatre ans par l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), le livre Les deux visages du Sertão (2001) s’intéresse aux « stratégies paysannes face aux sécheresses » dans le Cariri de la Paraiba, région semi-aride du Nordeste.

En 1985, une biogéographe et une sociologue françaises (Marianne Cohen et Ghislaine Duqué) s’associent à une anthropologue et une agronome brésiliennes pour étudier, ensemble, les stratégies trouvées par certains paysans nordestins en réponse au problème récurrent de la sécheresse. L’approche est extrêmement novatrice, à l’époque, surtout pour le Brésil : le groupe de recherche envisage en effet le problème de la sécheresse comme un phénomène non exclusivement climatique, mais avec des répercussions importantes sur les écosystèmes, sur l’utilisation des ressources, sur la concentration foncière, et, plus largement, sur l’organisation des microsociétés locales. Le livre fait dialoguer des disciplines habituellement cloisonnées, et se donne pour postulat que la vulnérabilité des petits agriculteurs du Nordeste résulte de causes autant naturelles que sociales.

A l’innovation de cette démarche pluridisciplinaire s’ajoute une double originalité méthodologique : conçue au départ comme un travail de quelques années, l’étude a pris des proportions impressionnantes. Le livre propose une série de données rassemblées de 1985 à 1997 : douze années au cours desquelles la région considérée – le Cariri de la Paraiba – a connu deux sécheresses très importantes (1979-1984, et 1993). La seconde originalité de cette étude consiste dans le dialogue instauré avec les communautés paysannes : les auteurs ont suivi deux groupes d’agriculteurs du Sertão, et recueilli de longs témoignages sur leur histoire, leurs traditions, leurs pratiques agricoles et sociales. Ce sont ces deux « terrains » qui représentent « les deux visages du Sertão » dont parle le titre : distantes d’une trentaine de kilomètres seulement, les communautés du Ligeiro et du Ribeira se sont adaptées de façon apparemment très différente à un même milieu naturel contraignant. Alors que les paysans du Ligeiro ont continué à développer un système agro-pastoral traditionnel, les agriculteurs du Ribeira ont fait le grand saut de la modernisation : spécialisés dans la culture technicisée de l’ail, ils ont tenté de résister à la sécheresse grâce à l’irrigation, loin d’être traditionnelle dans le Sertão.

Cet ouvrage revisite l’image sinistrée du Sertão, traditionnellement donnée par les médias : les auteurs montrent qu’il existe des formes d’organisation sociale permettant de contourner à la fois les situations climatiques extrêmes et la sujétion socio-économique. L’inscription de l’étude dans la durée a également permis de rendre visibles des évolutions assez lentes, comme la dégradation de la ressource en eau, la très problématique salinisation des sols (Ribeira), et les modalités de transmission des terres entre générations (Ligeiro). Au terme de la recherche, l’apparente opposition entre les deux modèles et la corrélation entre technicité et progrès sont à nuancer. La durabilité écologique de l’option traditionnelle (la polyculture du Ligeiro) paraît plus nettement assurée que celle de l’agriculture irriguée, dont l’hyperspécialisation a été mal accompagnée.

Initiée il y a vingt ans, cette étude rejoint le concept, aujourd’hui très à la mode, de « développement durable » (entendu à la fois comme renouvellement des ressources naturelles et comme capacité de reproduction des sociétés humaines dans leur identité socio-culturelle). Cependant, les politiques publiques sont le plus souvent élaborées sans prendre en considération les logiques des petits agriculteurs : les « développeurs » (techniciens, aménageurs…) ne forment pas les communautés paysannes à la gestion des systèmes introduits, pas plus qu’ils ne vérifient l’adaptation des techniques à l’écosystème. Cette défaillance des acteurs institutionnels au Brésil, estiment les auteurs, se lit aisément dans l’exemple des paysans du Ribeira ; le livre, pertinemment critique, pose des questions d’une brûlante actualité en matière de politique agricole.

Agathe Moroval
Mise en ligne le 18/05/2005

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