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LA PAROLE À...
: MATEUS ARAUJO SILVA "UN PROJET DE REVISION CRITIQUE, ESTHETIQUE ET IDEOLOGIQUE"
Jusqu’au 1er avril, le 16e festival « Théâtres au cinéma » de Bobigny explore le « Cinema Novo », en présentant notamment une intégrale du génial cinéaste Glauber Rocha (1939-1981). Entretien avec Mateus Araujo Silva, consultant brésilien pour la programmation.
Quel regard portez-vous sur la programmation
du 16e
festival « Théâtres au cinéma » ?
La période couverte par le festival va, en gros, de 1960 aux années 2000.
Mais la programmation se concentre plutôt sur des films des années 1960
et 1970 avec notamment, pour la première fois à Paris, une rétrospective
intégrale de Glauber Rocha (1939-1981). On peut voir également des œuvres
du cinéma brésilien contemporain, hélas moins riche que celui des années
1960-1970 : il y a eu un problème de génération, de conditions de production
qui n’ont pas permis l’émergence de cinéastes avec le même élan créatif.
A l’inverse, les films du mouvement « Cinema Novo » et de quelques cinéastes
plus tardifs, un peu dissidents, figurent, de l’avis de la plupart des historiens
et des critiques, parmi les films brésiliens les plus importants de tous
les temps : Sécheresse (Nelson Pereira dos Santos, 1973), Les
Fusils (Ruy Guerra, 1963), São Bernardo (Leon Hirszman, 1972), Le Prêtre et la jeune fille de Joaquim Pedro (1965), Le Bandit de la lumière rouge de Rogério Sganzerla,
Iracema (Jorge Bodanzky, 1974)… Pour la plupart, il s’agit de films
radicaux dans leur esthétique.
Cette radicalité esthétique va-t-elle dans
le sens d’une radicalité politique ?
Oui, assez souvent. Mais chaque cinéaste a son tempérament et ses recherches. Il y en a qui poussent plutôt du côté de la recherche esthétique, dont les positions politiques sont plus sinueuses à cerner, pas immédiatement lisibles. D’autres films se présentent d’emblée comme des commentaires politiques. En fait, le Cinéma Novo n’est pas le seul mouvement important du cinéma moderne au Brésil, mais il est celui qui y a fondé le cinéma moderne. C’est un cinéma d’une richesse peu égalée, y compris à l’échelle mondiale. Il a réalisé un travail à la fois anthropologique et historique sur la société brésilienne, un peu à l’image de ce que le jeune cinéma allemand a fait au même moment, avec une diversité stylistique remarquable, pour discuter l’héritage de la catastrophe nazie. Des réalisateurs épars, portant des esthétiques très différentes, ont convergé dans un projet global de révision critique, esthétique et idéologique de l’histoire du pays, et également dans une exigence de rattraper son retard de développement. C’était le moment où l’on fondait des cinémathèques rigoureuses, avec un apport important des historiens de cinéma dont le grand critique Paulo Emilio Salles Gomes, auteur d’un livre classique sur Jean Vigo. Un moment où s’ouvraient une multitude de discussions sur le cinéma et de productions à Rio et surtout à Sao Paulo. Jusqu’au début des années 1960, il y avait certes une production cinématographique intéressante au Brésil, mais elle n’était pas en phase avec une discussion contemporaine sur le pays. Avec la Cinéma Novo, ces deux éléments se sont finalement mariés.
Ces cinéastes avaient-ils des relations
avec les intellectuels, avec les autres artistes ?
Les cinéastes du Cinema Novo ne sont pas des gens qui ont des formations universitaires très poussées, mais ils étaient fortement liés au milieu intellectuel d’alors. Joaquim Pedro de Andrade, par exemple, est le fils d’un grand intellectuel moderniste, historien de l’art très engagé dans les questions de patrimoine, qui pensait la tradition artistique et culturelle brésilienne. Mais si on prend au cas par cas, il y a un peu de tout. Rocha, par exemple, a arrêté ses études rapidement, bien qu’il ait commencé très jeune, vers 16 ans, à écrire sur le cinéma. Avec les autres artistes, les relations étaient très proches. Dans les années soixante au Brésil, il y a eu une conjugaison extraordinaire des gens qui venaient de la sphère du théâtre et surtout de la chanson populaire, eux aussi avec une vision stratégique de la culture. Les écrivains et les cinéastes formaient une constellation d’artistes assez cohérente, quoique assez diversifiée, qui essayaient de penser les impasses du pays. Tout ça, paradoxalement sous le régime de la dictature militaire, puisqu’il y a eu un coup d’État en 1964, au moment du retentissement initial du Cinema Novo.
La dictature a laissé faire ?
Le fait est que les premières années de la dictature marquent l’âge d’or de l’opposition de gauche au Brésil. Les quatre premières années ont laissé un peu d’oxygène. Il y a bien sûr eu la prison, la destruction des structures culturelles existantes comme le Centre populaire de Culture, fortement ancré à gauche. Cela a engendré des phénomènes d’autocensure, et puis la censure elle-même a gêné un peu la production, c’est évident. Mais le durcissement majeur de la dictature a eu lieu en décembre 1968. Là, il y a eu vraiment des tortures, des gens obligés de partir en exil, notamment parmi les artistes. À partir de là est apparue une génération de cinéastes qui ont fait des choses très radicales, mais dans la clandestinité, dans une structure très underground de production. Deux de ces films sont montrés à Bobigny : L’Ange né (1969) de Julio Bressane, un cinéaste éblouissant encore trop mal connu en France ; et Le Bandit de la lumière rouge (1969), de Rogero Sganzerla.
Propos recueillis par Hélène RAYMOND
Mise en ligne le 23/03/2005
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 Photo tirée du Film "Barravento" de Glauber ROCHA
> Mateus ARAUJO SILVA est Consultant du 16e festival « Théâtres au cinéma » à Bobigny
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