FOCUS :
« VENTURA VENTIS » : BRASILIA INSPIRATRICE

Au terme d’une résidence, sept jeunes graphistes et illustrateurs brésiliens et européens ont été invités à traduire en récit leur vision de Brasilia. L’ouvrage baptisé Ventura Ventis, présenté lors du Salon du livre et de la presse jeunesse qui s’est tenu début décembre à Montreuil, est un remarquable collage de sensibilités.

A Brasilia l’air est tellement sec que l’on saigne du nez tout l’été. Et encore ? « Brasilia est une ville qui n’aura jamais d’âme, de cœur, de sang » (Simone de Beauvoir, 1960). Et après ? A Brasilia, « montagne » est un substantif abstrait. Et puis ? A Brasilia, le ciel est classé au patrimoine mondial de l’humanité. Et aujourd’hui ? A Brasilia, la rue 314/315 Nord du Plan Pilote a été rebaptisée par ses habitants « la rue des prostitués ». Et enfin ? A Brasilia un jeune natif dit : « Il m’arrive de penser : cet endroit existe vraiment ou je suis dans un délire d’enfant ? Dans un conte fantastique ? Pour avoir la réponse, il faut faire de la poésie. » Brasilia, capitale administrative du Brésil. Brasilia, cité surgie du néant sous les auspices de l’urbaniste Lucio Costa et de l’architecte Oscar Niemeyer sur un plateau désertique du centre du Brésil à 1 000 kilomètres de la mer. Brasilia, ville construite en un temps record de 1956 à 1960 par des légions de Candangos, ces ouvriers venus de tout le Nord-Est du pays. Brasilia, née sous la présidence de Juscelino Kubitschek quatre ans avec le coup d’état militaire et l’instauration de vingt années de dictature.

Voyage graphique
Brasilia 2005 ? 2 millions d’habitants, 4 millions d’arbres. Loraine Adam, une jeune femme, qui n’a même pas l’âge de la ville, a promené ses yeux d’enfants dans cette icône de l’art moderne avant d’y concevoir un « voyage graphique » : « J’ai souhaité dépasser ma vision enfantine de ce mythe pour redécouvrir la ville et comprendre ses mutations. » De ce désir est née une résidence d’artistes et un livre baptisé Ventura Ventis (« au gré des vents » : devise proposée en 1959 pour la nouvelle capitale par le poète Guilherme de Almeida), édité aux Requins Marteaux. L’ouvrage réunit des graphistes et des illustrateurs brésiliens et européens. L’un de leurs points communs est d’avoir moins de 45 ans. On trouve donc trois Brésiliens, Roger Mello et Rodrigo Mafra qui vivent à Brasilia et Marcus Wagner, trois Français, Beb-Deum, Jochen Gerner et Virginie Broquet, et un Belge, Thierry Van Hasselt, tous plus ou moins issus de la bande dessinée alternative francophone. En exergue, un volet documentaire sous la plume du grand écrivain brésilien Luiz Ruffato (auteur remarqué de Tant et tant de chevaux) et une introduction de l’écrivain et journaliste français Gilles Lapouge, forment un ouvrage qui montre une étonnante diversité tant dans l’approche esthétique que dans les thèmes qui ont inspiré leurs auteurs.

Espoirs déçus
Présenté au dernier Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, l’ouvrage était accompagné d’une exposition d’œuvres graphiques parmi lesquelles celles de Roger Mello, natif de Brasilia. Son histoire, baptisée « Bloc ou débloque », narre de manière abstraite et déconstruite une rivalité et une compétition sociale entre fonctionnaires sur fond de polar. Elle dit les espoirs déçus d’une ville qui se débarrasse, comme ailleurs sur la planète, de ses exclus en les repoussant à la périphérie d’une cité conçue au départ autour d’une harmonie entre les êtres, les formes et l’espace : « les stigmates du mixeur culturel dérangent autant qu’ils stimulent. La croissance urbaine atteint ses propres limites », dit le jeune auteur considéré comme l’un des plus grands illustrateurs brésiliens contemporains. Son style graphique s’inspire souvent du folklore de son pays natal. Un peu comme celui de Rodrigo Mafra qui vit depuis une dizaine d’années à Brasilia. Dans le style de la gravure du Nordeste, il choisit de s’intéresser aux chiffonniers des bidonvilles de la banlieue, qui, juchés sur des carrioles tirées par de vieux chevaux, survivent en récupérant et recyclant ce qu’ils peuvent des poubelles des habitants du Plan Pilote. Comme celles de Roger Mello, ses illustrations sont superbes.

Côté regard extérieur, le Français Jochen Gerner redessine les scènes de L’Homme de Rio, tourné en partie à Brasilia par Philippe de Broca en 1964. Un moyen étonnant de montrer la ville d’aujourd’hui. Et puis il y a Brasilia, capitale mystique du troisième millénaire où sont nées pas moins de 800 sectes. Dans les années 1970, la ville est devenue une référence mondiale en tant que point de contact avec les extra-terrestres. Fasciné par Moebius et Kafka, Beb-Deum utilise le numérique pour mixer corps métis, images pieuses et quadras, ces unités d’habitations de Brasilia. Alors que Thierry Van Hasselt plonge un personnage dans une spirale qui s’efface au fur et à mesure de sa quête divine. La direction artistique de l’ouvrage est signée Lola Duval. Et le mot de la fin pourrait revenir à une complice de Loraine Adam, Sabine Gorovitz, professeur, 36 ans, dont 26 passés à Brasilia et fille d’un des architectes de la ville : « A quel point sommes-nous le produit des structures urbaines qui délimitent notre mouvement quotidien ? »

Laure Naimski
Mise en ligne le 05/01/2006

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Brasilia Ventura Ventis, voyage graphique,

184 pages, éditions des Requins Marteaux,
35 euros
> www.brasilia-ventura-ventis.com



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