FOCUS :
EXPOSITION « LYGIA CLARK, DE L'OEUVRE A L’ÉVÉNEMENT… »

POÉTIQUE DU CORPS

À travers une cinquantaine d’entretiens de participants des séances de travail de l’artiste brésilienne Lygia Clark, le Musée des Beaux-Arts de Nantes s’attache à relire la trajectoire d’une artiste qui place le corps au centre de ses recherches.


« Je plonge les mains, cherchant à retirer la bave qui coule, la couper, la tarir ; elle continue de s’écouler sans s’arrêter : je suis un tas de viscères. » Lygia Clark


Comment transmettre aujourd’hui l’événement qui était en jeu dans l’œuvre de Lygia Clark, artiste brésilienne, figure singulière et majeure de la seconde moitié du XXe siècle, née à Belo Horizonte en 1920 et décédée à Rio de Janeiro en 1988 ? Telle est la question qui est au cœur du projet mené par le Musée des Beaux-Arts de Nantes autour des expériences de groupe que l’artiste mena à partir de 1972 à la Sorbonne. Elle y enseigna la « fantasmatique du corps » et développa ses propositions expérimentales sur le corps, son morcellement, qu’elle appelle la Nostalgia do corpo (Nostalgie du corps), sa reconstruction pour finir dans le corps collectif qu’elle nomme « bave anthropophage ou cannibalisme », s’inspirant du concept d’anthropophagie culturelle développé à la fin des années 1920 au Brésil par Oswaldo de Andrade. « L’œuvre de Lygia Clark, explique ainsi le critique Manolo Borja-Villel, passe d’une architecture conçue comme corps – c’est-à-dire comme un réceptacle qui doit être habité par l’homme – à un corps conçu comme une architecture, comme lieu de l’expérience individuelle, non réglementée et ouverte. »

Lygia Clark entame cette recherche au début des années 1960 après avoir signé en 1959 le Manifeste du Néo-concrétisme avec d’autres artistes de Rio, en réaction au formalisme des artistes du concrétisme, qu’ils jugent excessif. Ils prônent une approche plus organique et phénoménologique de l’œuvre d’art. La même année, Lygia Clark réalise ses premiers Casulos (cocons), reliefs muraux où la ligne articulante est projetée hors du plan et soulignée par le pliage. Rapidement, elle crée des Bichos (Bêtes), volumes en métal munis de charnières que le public est invité à manipuler. Lygia Clark conçoit l’art comme une activité vitale et indépendante, centrée sur la modification des spectateurs, afin de les amener à se servir pleinement de leurs sens et à modeler leurs propres émotions. Rien de moins montrable, de moins palpable pour un public d’aujourd’hui, qui plus est dans un espace muséal des plus classique. « Le défi étant d’imaginer une stratégie pour révéler quelque chose qui se trouve à la limite du préhensible et du nommable », explique Corinne Diserens, directrice du Musée des Beaux-Arts de Nantes dans la préface du catalogue de l’exposition. Baptisée « De l’œuvre à l’événement », celle-ci est soulignée d’une parole de l’artiste - « Nous sommes le moule. À vous de donner le souffle… » - qui questionne la relation fondamentale entre l’artiste, l’œuvre ou l’objet et le spectateur. Par ses points de suspension, elle semble donner la parole aux hommes et aux femmes qui se sont livrés à ses « dispositifs » consacrés à l’ouverture d’un possible, avec au cœur de chacun d’entre eux l’altérité et la corporéité.

Ce sont donc ses « clients », comme les appelait Lygia Clark, qui se définissait davantage comme une chercheuse et psychologue que comme une artiste, que la commissaire de l’exposition Suely Rolnik a rencontrés, en France et au Brésil. Avec eux, elle a réalisé une cinquantaine d’entretiens en partant de la question suivante : « qu’y a-t-il derrière le corps, qui pourtant serait plus profond que lui et que Lygia Clark chercha obstinément à faire ’’vivre’’ par son travail ? » « Je veux, disait-elle, découvrir le corps. Ce qui m’intéresse fondamentalement, c’est le corps. Et ce que je sais à présent c’est que ce corps est plus que le corps (…) C’est donc ce qui vient de plus profond derrière la chose corporelle qui m’intéresse. » Dans les ateliers de Lygia Clark, comme dans ceux de chorégraphes contemporains, l’individu intègre son corps au « corps groupal » avec la sensation de partager « une peau commune » et cherche à se dissoudre dans ce qu’elle appelle « le corps collectif ». Un corps qui aide à rétablir la confiance dans l’autre, à pacifier, à adoucir les blessures narcissiques, à rassurer, et par là, à intensifier la présence de chacun au monde, à renouer des dialogues.

A son retour à Rio en 1976, l’artiste propose des séances individuelles qu’elle baptise Estruturaçao do Self (Structuration du Self), première systématisation de la méthode thérapeutique qu’elle mène avec les « objets relationnels » (masque sensoriel, sac plastique, fil, élastique, pierre, etc.) - phase de sa recherche dans laquelle elle poussait le « client » à découvrir la poétique qu’il portait en lui. Lygia Clark cherchait à bouleverser notre relation au monde, à mettre à l’épreuve notre rapport aux sens et à la perception. « Il s’agit de confondre l’art et la vie. (…) L’artiste doit se contenter de proposer aux autres de devenir eux-mêmes », écrit-elle. Ce sont ces autres qui insufflent un sens à l’existence à l’intérieur même de ce moule : « Nous enterrons l’œuvre d’art comme telle et vous sollicitons afin que la pensée vive par l’action. » Voilà sans doute un élément de réponse : derrière la chose corporelle, il y a un événement, une sorte de pouvoir magique, un souffle vital qui alimente l’action créatrice, une puissance d’invention perceptible dans le concert de voix qui réactive une mémoire des « séances » menées à partir des années 1960 par cette artiste : « Restant, précise Corinne Diserens, toujours en marge de l’art et de la clinique. Elle travaille leurs limites de l’intérieur. Son œuvre résiste. »

Laure Naimski
Mise en ligne le 26/10/2005

page précédente haut de page
     


VOIR AUSSI
Programme :
> Lygia Clark, de l’œuvre à l’événement…
> Marepe
> Tunga - installation
> Mauricio DIAS et Walter RIEDWEG : le monde inachevé
> Artur BARRIO
Focus :
> Les multiples tensions de l'art brésilien
La Parole à... :
> Alain CROMBECQUE, directeur du Festival d’Automne
A la découverte du Brésil :
> L'art contemporain



  LES ARCHIVES

 
A LA UNE (50)   LA PAROLE À ... (38)   L'ACTUALITÉ (43)